14.01.2012

Du domaine des murmures – Carole Martinez

du-domaine-des-murmures-carole-martinez-1.jpgIl se dit que Carole Martinez a raté de peu le Goncourt avec son magnifique roman « Du domaine des murmures ».  Elle sera récompensée par le Goncourt des lycéens, ce qui, entre nous, redonne confiance en la jeunesse française.Je ne critiquerai pas ici le Goncourt tout court, « l’art français de la guerre »,   d’Alexis Jenni, car page 270 de cette œuvre qui en fait 631, j’ai décidé d’arrêter là le supplice, c’en était trop. On m’a fait remarqué que c’était con, et je l’admets volontiers, d’arrêter à ce niveau-là… Mais je risquais la mort d’ennui. Certes, je me fais un point d’honneur à lire le Goncourt chaque année, et c’est vrai qu’il y a des grands crus et des moins bons…Mais la lecture doit rester un plaisir.

 

Au contraire, l’histoire racontée par Carole Martinez est passionnante… Et pourtant j’ai longtemps hésité avant d’acheter le livre, rebuté un peu par les quelques lignes de la 4e de couverture, moi qui ne suis guère un passionné de l’époque médiévale, des légendes de ponts-levis, des guerres de croisade ou de preux chevalier, et ce sans doute au grand désarroi de mes professeurs d’histoire médiévale de la fac d’Arras (qui toutefois ne doivent pas trop se souvenir de moi !)

Pourtant, l’ambiance est donnée, dès la première page :

« Quelques glaives lumineux zèbrent d’or les sous bois comme les enluminures d’un vieux livre de conte »

 Donc, nous sommes bien en 1187.  Esclarmonde a 15 ans quand son père, seigneur du domaine des murmures, veut la marier à Lothaire. Le jour de ses noces, elle refuse la main du prétendant et demande à son père d’être emmurée vivante pour consacrer le restant de ses jours à Dieu. 

 

« Entre le père céleste et le père géniteur, j’avais choisi de glorifier le premier aux dépens du deuxième »

 

Mais, le matin de son emmurement, un homme la viole. Craignant de se voir refuser l’internement par les autorités religieuses, elle ne dit rien de ce viol et commence sa vie de recluse. Sa relation avec l’extérieur est possible par le biais d’une petite fenêtre par laquelle elle reçoit nombre de personnes qui la considèrent comme une sainte, plus encore quand la vie dans la seigneurie ne s’éteint plus, plus encore quand elle donne « inexplicablement » naissance à un garçon !

 Car dans ce tombeau, il se passe étonnement plein de choses et enfermée, Esclarmonde n’en est que plus lucide sur le monde dans lequel elle vit et les événements qui s’y passent. Dans ses quelques mètres carrés, on ressent sa douleur, notamment celle d’être séparée de son fils à partir du jour où il ne peut plus passer par la fenestrelle. On vit ses doutes face à l’amour de Lothaire, romantique après avoir été barbare. On a mal avec eux face à la vengeance terrible de son père…

« Désormais, il haïssait sa fille autant qu’il haïssait Dieu »

 La formidable force de Carole Martinez est de nous tenir autant en haleine pendant plus de 200 pages avec une histoire qui se passe dans une cellule si réduite. Mais chaque virgule est un souffle d’Esclarmonde, la description des sentiments, des doutes, des espoirs, des peurs est une merveille absolue. 

C’est un livre formidable qui évoque avec justesse et finesse la condition féminine et la liberté, et ce avec une vision très moderne, ce qui n’était pas la moindre des difficultés vu le traitement choisi. Bravo pour l’exercice !

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