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25.01.2008

La Rêveuse d'Ostende

La rêveuse d'Ostende - Eric-Emmanuel Schmidt

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"Je me doute que je ne lis pas un immense chef-d'oeuvre, mais en revanche, je passe un moment formidable" fait dire Eric-Emmanuel Schmidt à l’un de ses personnages dans ce recueil de nouvelles. A la fois ironique et lucide, l’auteur de « la rêveuse d’Ostende » sait que ces textes courts sont un vrai moment de plaisir pour les lecteurs. C’est rapide à lire, souvent drôle, parfois passionnants, intriguants, voire irritants… mais en effet, toujours agréable.
Au premier rang de ces plaisirs, la nouvelle titre. Cette rêveuse, Anna Van A., est la logeuse du narrateur, un écrivain à succès venu se réfugier dans l’austère station flamande pour se remettre d’une déception amoureuse. Il y découvre cette vieille dame, qui passe ses journées dans un fauteuil roulant au coeur de sa bibliothèque, composée de grands classiques, et surtout pas de romans contemporains. Sa nièce explique qu’Anna n’est qu'une vieille fille à l’existence et au coeur vide. Pourtant, la dame se libère au contact de l’écrivain, et lui relate une histoire d'amour passionnelle. Mythomane ? Rêveuse ? Amoureuse ? Folle ? Jusqu’au bout, on suivra l’écrivain dans ses doutes et sa relation avec la veille dame. Et puisque l’auteur s’amuse avec nous et qu’il manie avec un talent certain le sens de l’intrigue et le rebondissement final, on restera pensif jusqu'à la dernière ligne. Pensif, mais rêveur. Nous aussi. Scotché, ce sera aussi la résultante de la dernière page de Crime parfait, une nouvelle cruelle et pleine d’amour. Nous y suivons le procès de Gabrielle de Sarlat, une femme qui forme avec son mari un couple parfait et qu’elle assassine pourtant en le précipitant du haut d’une falaise lors d'une randonnée. Si tout le monde, ou presque, est persuadé de son innocence, Gabrielle elle-même ne comprend plus très bien ce qui avait motivé son geste et découvre avec le procès, avec l’absence, avec les mots des autres, pourquoi elle et son mari formaient pourtant un couple parfait. Un peu dérangeant, cette nouvelle est pour moi un petit bijou du recueil, car pleine de suspens et d’émotion. Alors oui, même si tous les récits sont de qualité inégale, la rêveuse d’Ostende est sans conteste très agréable à lire. On quitte d’ailleurs ce livre avec une part de rêve. Qui est cet inconnu que la vieille dame attendait depuis des années sur le quai n°3 de la gare de Zurich et qui décèdera d’un arrêt cardiaque le lendemain de son arrivée tant attendue ? Chacun y verra celui ou celle qu’on veut attendre, ou qu’on veut revoir ; et c’est le propre de la littérature et y compris de cette littérature là. Un espoir en ce qu’on croit impossible, une invitation au mystère, à la mélancolie, une découverte, une explication,un éclaircissement. Rien que ça, ça vaut la peine d’être lu. Mission réussi M ; Schmidt.

« J'aimerais bien connaître cette épreuve : vivre sans créer, explique Eric-Emmanuel Schmidt, car c'est une épreuve. Comment ferai-je? Je lirai » ; Et bien, lisons !

06.01.2008

Daniel Pennac - Chagrin d'école

612a62d61447cd3f80b5b1caea411f15.jpg Avant d'être professeur puis écrivain à succès, Daniel Pennac fut d'abord un cancre. Avec ces souvenirs d’enfance, ces douleurs et autres humiliations vécues en classe, Daniel Pennac livre un roman certes un peu fouillis, mais drôle, vif, gai qui met en lumière certaines faillites du système, et qui met également à l’honneur quelques anonymes, professeurs inoubliables qui remettent sur le « droit chemin ». Il nous  donne, souvent sans prétention, quelques pistes, quelques idées et méthodes pour ne pas tomber dans le fatalisme de l’échec scolaire. La plume est gaie, sans rancoeurs, optimiste, et on parcoure souvent avec joie les 300 pages de ce gros chagrin

Mais, ce que je regrette un peu, c’est que le livre ne trouve pas toujours sa voie entre essai et roman, et dans une interview qu’il a accordé au magazine Lire, Pennac reconnaît lui-même cette ambiguité : «  Ce livre est un essai narratif: un mixte entre le roman et l'essai. Si je devais opposer les genres, je dirais: dans un essai, même si c'est vrai, c'est faux; dans les romans, même si c'est faux, c'est vrai! ». D’accord, et alors là ? ;-)

De fait, quelques  chapitres  me paraissent un peu surfaits, comme ceux sur l'obsession des marques par les jeunes ou les dangers de la société de consommation. On peut objecter ici que je suis moi-même influencé par mon environnement professionnel (la grande distribution), mais j’ai trouvé que l’auteur mélangeait dans ces parties roman et essai, et ne développait assez sa reflexion, sur un sujet qui le nécessite. Or, être un crancre, devenir professeur puis, encore mieux, auteur de renom, ne permet pas de détenir une vérité sur le sujet.

Quoi qu’il en soit, les anecdotes sont croustillantes, les hommages aux professeurs émouvants et les récits de réussites scolaires et humaines exaltants. Au final, « chagrin d’école » donne à tous les acteurs de l’éducation des envies d’espérer. Parents, enfants, professeurs, éducateurs, nous nous retrouverons dans ce message.  

Et pour conclure, je livrerai une citation de Pennac dans cette même interview que j’ai trouvé géniale..ainsi qu’un passage du livre que j’ai adoré. Je remercie d’ailleurs M. LouiS Chatel, qui a apprécié ce même passage et qui l’a retranscris dans son blog : http://louis-chatel.over-blog.com. Cela m’a évité de retaper l’extrait ! Bonne lecture !

« La littérature est mentalement vitale, mais elle n'est pas opérante. Beaucoup de gens meurent de soif avec l'eau à leur portée ».

Conversation avec Ali (extrait)

– Ce sont des gosses en échec scolaire, m'explique-t-il, la mère est seule le plus souvent, certains ont déjà eu des ennuis avec la police, ils ne veulent pas entendre parler des adultes, ils se retrouvent dans des classes relais, quelque chose comme tes classes aménagées des années soixante-dix, je suppose. Je prends les caïds, les petits chefs de quinze ou seize ans, je les isole provisoirement du groupe, parce que c'est le groupe qui les tue, toujours, il les empêche de se constituer, je leur colle une caméra dans les mains et je leur confie un de leurs potes à interviewer, un gars qu'ils choisissent eux-mêmes.

Ils font l'interview seuls dans un coin, loin des regards, ils reviennent, et nous visionnons le film tous ensemble, avec le groupe, cette fois.
Ça ne rate jamais : l'interviewé joue la comédie habituelle devant l'objectif, et celui qui filme entre dans son jeu.
Ils font les mariolles, ils en rajoutent sur leur accent, ils roulent des mécaniques dans leur vocabulaire de quatre sous en gueulant le plus fort possible, comme moi quand j'étais môme, ils en font des caisses, comme s'ils s'adressaient au groupe, comme si le seul spectateur possible, c'était le groupe, et pendant la projection leurs copains se marrent.

Je projette le film une deuxième, une troisième, une quatrième fois.
Les rires s'espacent, deviennent moins assurés.
L'intervieweur et l'interviewé sentent monter quelque chose de bizarre, qu'ils n'arrivent pas à identifier.
À la cinquième ou à la sixième projection, une vraie gêne s'installe entre leur public et eux.
À la septième ou à la huitième (je t'assure, il m'est arrivé de projeter neuf fois le même film !), ils ont tous compris, sans que je le leur explique, que ce qui remonte à la surface de ce film, c'est la frime, le ridicule, le faux, leur comédie ordinaire, leurs mimiques de groupe, toutes leurs échappatoires habituelles, et que ça n'a pas d'intérêt, zéro, aucune réalité.
Quand ils ont atteint ce stade de lucidité, j'arrête les projections et je les renvoie avec la caméra refaire l'interview, sans explication supplémentaire.
Cette fois on obtient quelque chose de plus sérieux, qui a un rapport avec leur vie réelle : ils se présentent, ils disent leur nom, leur prénom, ils parlent de leur famille, de leur situation scolaire, il y a des silences, ils cherchent leurs mots, on les voit réfléchir, celui qui répond autant que celui qui questionne, et, petit à petit, on voit apparaître l'adolescence chez ces adolescents, ils cessent d'être des jeunes qui s'amusent à faire peur, ils redeviennent des garçons et des filles de leur âge, quinze ans, seize ans, leur adolescence traverse leur apparence, elle s'impose, leurs vêtements, leurs casquettes redeviennent des accessoires, leur gestuelle s'atténue, instinctivement celui qui filme resserre le cadre, il zoome, c'est leur visage qui compte maintenant, on dirait que l'interviewer écoute le visage de l'autre, et sur ce visage, ce qui apparaît, c'est l'effort de comprendre, comme s'ils s'envisageaient pour la première fois tels qu'ils sont : ils font connaissance avec la complexité.