14.01.2012
Veuf – Jean-Louis Fournier
Chez Jean-Louis Fournier, « la dérision est le masque de la pudeur » écrit très joliment Jean-Louis Exine dans « le nouvel Observateur ». On avait déjà remarqué cela dans l’inoubliable « Où on va Papa » qui raconte l’histoire de ses deux enfants handicapés. Récompensé par le Prix Fémina, l’écriture nous arrachait des sourires et des larmes dans la même minute… Une pure merveille.
C’est la même chose avec « veuf » qui est tout simplement un magnifique témoignage d’amour à Sylvie, son épouse récemment disparue. Mais avec l’ami de Jacques Desproges, jamais de pathos, jamais de lamentation… toujours de la sensibilité, de la tendresse, de l’humour, un peu de cynisme parfois et énormément de délicatesse.
« Depuis que la rayonnante Sylvie s’est éteinte, il fait sombre dans la maison, je vis dans la pénombre. J’ai eu beau changer les ampoules, j’ai eu beau en mettre des plus puissantes avec plein de watts, il fait toujours aussi sombre »
D’abord, Jean-Louis Fournier évoque le manque et la solitude après ces 40 années partagées. Sans concessions et à travers de petites anecdotes, à travers certains lieux, les maisons, les voyages.. il nous fait partager le bonheur, cet état dont on se rend compte quand il s’en va.
Avouant ses fautes, ses faiblesses, ses défauts qui sont aussi ses qualités, Jean-Louis Fournier écrit à Sylvie « J’espère que mon livre va te plaire »…. Nous n’en avons aucun doute. C’est un livre en couleurs !
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Du domaine des murmures – Carole Martinez
Il se dit que Carole Martinez a raté de peu le Goncourt avec son magnifique roman « Du domaine des murmures ». Elle sera récompensée par le Goncourt des lycéens, ce qui, entre nous, redonne confiance en la jeunesse française.Je ne critiquerai pas ici le Goncourt tout court, « l’art français de la guerre », d’Alexis Jenni, car page 270 de cette œuvre qui en fait 631, j’ai décidé d’arrêter là le supplice, c’en était trop. On m’a fait remarqué que c’était con, et je l’admets volontiers, d’arrêter à ce niveau-là… Mais je risquais la mort d’ennui. Certes, je me fais un point d’honneur à lire le Goncourt chaque année, et c’est vrai qu’il y a des grands crus et des moins bons…Mais la lecture doit rester un plaisir.
Au contraire, l’histoire racontée par Carole Martinez est passionnante… Et pourtant j’ai longtemps hésité avant d’acheter le livre, rebuté un peu par les quelques lignes de la 4e de couverture, moi qui ne suis guère un passionné de l’époque médiévale, des légendes de ponts-levis, des guerres de croisade ou de preux chevalier, et ce sans doute au grand désarroi de mes professeurs d’histoire médiévale de la fac d’Arras (qui toutefois ne doivent pas trop se souvenir de moi !)
Pourtant, l’ambiance est donnée, dès la première page :
« Quelques glaives lumineux zèbrent d’or les sous bois comme les enluminures d’un vieux livre de conte »
Donc, nous sommes bien en 1187. Esclarmonde a 15 ans quand son père, seigneur du domaine des murmures, veut la marier à Lothaire. Le jour de ses noces, elle refuse la main du prétendant et demande à son père d’être emmurée vivante pour consacrer le restant de ses jours à Dieu.
« Entre le père céleste et le père géniteur, j’avais choisi de glorifier le premier aux dépens du deuxième »
Mais, le matin de son emmurement, un homme la viole. Craignant de se voir refuser l’internement par les autorités religieuses, elle ne dit rien de ce viol et commence sa vie de recluse. Sa relation avec l’extérieur est possible par le biais d’une petite fenêtre par laquelle elle reçoit nombre de personnes qui la considèrent comme une sainte, plus encore quand la vie dans la seigneurie ne s’éteint plus, plus encore quand elle donne « inexplicablement » naissance à un garçon !
Car dans ce tombeau, il se passe étonnement plein de choses et enfermée, Esclarmonde n’en est que plus lucide sur le monde dans lequel elle vit et les événements qui s’y passent. Dans ses quelques mètres carrés, on ressent sa douleur, notamment celle d’être séparée de son fils à partir du jour où il ne peut plus passer par la fenestrelle. On vit ses doutes face à l’amour de Lothaire, romantique après avoir été barbare. On a mal avec eux face à la vengeance terrible de son père…
« Désormais, il haïssait sa fille autant qu’il haïssait Dieu »
La formidable force de Carole Martinez est de nous tenir autant en haleine pendant plus de 200 pages avec une histoire qui se passe dans une cellule si réduite. Mais chaque virgule est un souffle d’Esclarmonde, la description des sentiments, des doutes, des espoirs, des peurs est une merveille absolue.
C’est un livre formidable qui évoque avec justesse et finesse la condition féminine et la liberté, et ce avec une vision très moderne, ce qui n’était pas la moindre des difficultés vu le traitement choisi. Bravo pour l’exercice !
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23.12.2011
Limonov – Emmanuel Carrère
Attention blockbuster ! Le roman d’Emmanuel Carrère était attendu depuis près de 2 ans après le bouleversant « D’autres vies que la mienne ». Dans un tout autre registre, la scène littéraire attendait Carrère au tournant et moi, je l’attendais tout court car ce monsieur est aujourd’hui sans conteste mon auteur préféré. Soyons clairs : l’écriture d’Emmanuel Carrère me donne des frissons. S’il fallait décrire, je dirais que c’est un peu comme la voix de Didier Wampas dans « Les îles au soleil » ou le jeu de Gérard Depardieu dans « Sous le soleil de Satan » . Comprenne qui pourra.
Limonov n’est pas un roman comme les autres puisqu’il s’agit essentiellement d’une biographie, celle de Edouard Limonov personnage sulfureux que Carrère a d’ailleurs remis au cœur de l’actualité d’une façon incroyable.
Limonov est un individu hors norme né en Ukraine où il devint vite un petit voyou, passé par new york où il a crevé de faim puis fut le valet d’un chambre d’un milliardaire, débarqué à paris où il fut punk anarchiste et écrivain branchouille à la mode, atterri dans les balkans où il servit dans l’armée serbe et aujourd’hui retourné en Russie où il dirige un parti nationaliste aux allures inquiétantes… rien que ça ! Et j’en passe ! Il faut le reconnaître, c’est une vie passionnante.
« Limonov incarne une façon héroïque de vivre sa vie. C'est un individu amoureux de son destin » explique Carrère . Limonov a en effet en lui le désir farouche d’avancer, une colère permanente, une rébellion continue qui fait de sa vie un roman. Il fallait que quelqu’un s’attelle à raconter cette aventure de vie ! Mais le miracle de ce bouquin, ce sont les multiples portraits dessinés à travers celui du « héros » russe.
D’abord le portrait de la Russie, cette nation au destin incroyable que l’on traverse de Brejnev a Poutine et que l’on voit plein de paradoxes, de contrastes saisissants, de doutes et de souffrances.
Ensuite, son portrait à lui, Emmanuel Carrère, écrivain bobo qui a peur de se fâcher avec maman – l’académicienne et spécialiste de la Russie Hélène Carrère D’encausse- quand dans « un roman russe » il raconte le passé trouble de son grand père.
Enfin les portraits de chacun d’entre nous, occidentaux « de base » si vous me permettez l’expression, avec nos rêves de destin héroïque : trouver un bon boulot, une jolie femme, avoir 2 enfants un garçon une fille et acheter une maison avec jardin.
Ces portraits sont sous-jacents, omniprésents entre les lignes du seul portrait que l’on croit lire, celui de Limonov, lui qui donne l’impression d’avoir 1000 vies ! Ces vies de Limonov sont des itinéraires qui permettent de se questionner sur la façon dont on vit les notres ou ces choix que l’on fait en mesurant toujours les risques là où Limonov prend les virages à l’aveugle à 100 à l’heure..
Contrairement à quelques critiques lues ici et là, je n’y ai vu de mon coté aucun jugement, mais juste le regard d’un écrivain sur un homme « hors-cadre » qui permet une perspective différente sur nos vies et nos civilisations. Même si on sent une certaine fascination de Carrère pour Limonov, il ne défend jamais l’indéfendable et les actes parfois dégoûtants de l’homme. Et c’est là que le roman fait mal au bide, quand il nous met face à ce trouble. Nous n’avons aucune envie de vivre la vie de Limonov, mais dans un certain sens, celle-ci nous attire.
Carrère est un romancier qui avec la fresque Limonov franchit un nouveau palier. Récompensé cette année par le Prix Renaudot et non par le Goncourt dont il était pourtant LE grand favori, Limonov est forcément déjà un classique.
« Cette photo, il l’a gardée toute sa vie, trimballée partout, affichée au mur, comme une icône dans chacun de ses campements. Elle est son gri-gri. Elle dit que, quoi qu’il arrive, si bas qu’il puisse descendre, il a un jour été cet homme là. Il a eu cette femme là. »
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