14.05.2012
Une bonne raison de se tuer – Philippe besson
Après le décevant « Retour parmi les hommes », Philippe Besson était attendu au tournant. Je crois l’avoir déjà écrit dans ce blog, « en l’absence des hommes » et « Se résoudre aux adieux » sont pour moi des monuments d’émotion. Je n’oublierai jamais la lecture vibrante de leurs pages. Alors forcément, quand arrive un nouveau Besson, on est un peu fiévreux…
En bon atlantiste qu’il est, l'animateur de Paris Première nous emmène du côté de Los Angeles…. Nous sommes le 4 novembre 2008, l’enthousiaste et surprenante Amérique s’apprête à élire un noir à la présidence de la République étoilée...
Mais cette journée, si symbolique aux yeux du monde est une journée noire pour nos deux protagonistes :
Samuel est un artiste un peu bohème qui vit a Venice Beach, vue directe sur la plage… En ce jour de gloire, il doit se rendre aux funérailles de Paul, son fils de dix-sept ans qui vient de se suicider pour une raison inexpliquée. Il vit seul et s’est séparé il y a quelques années de sa belle épouse, la mère de Paul en quête d’une vie plus stable. Un week-end sur deux, son fils vient passer deux jours à la plage. Ensemble, ils surfent, ils bougent, ils regardent la télé. Se parlent-ils ?
Laura est une femme seule, serveuse dans un café. Elle a décidé que c’est aujourd’hui, alors que le monde a les yeux tournés vers les Etats-Unis, qu’elle mettra fin à ses jours. Laura est une femme sans espoir. La quarantaine, elle a dû quitter la coquette maison familiale après le départ de l’homme, le père de ses deux garçons qu’elle ne voit plus très souvent, ou alors mécaniquement. Elle se sent inutile, invisible, inexistante…
Samuel et Laura ont plein de raisons de se croiser ; Vont-ils le faire ? Vont-ils « se sauver » ? Besson joue durant tout le roman avec ce suspense permanent, cet espoir du secours, cette espérance que l’un et l’autre peuvent malgré tout, ensemble, se récupérer...
Avec le talent qu’on lui connaît, ce sens de la narration qui font de lui un des auteurs contemporain les plus lus, il fait avec cette histoire une vraie exploration du vide. Le vide, le trou béant de la disparition brutale d’un enfant. Le vide, le trou béant de la perte progressive de l’intérêt de vivre...
Sans pathos ni sentimentaliste, mais avec sensibilité et délicatesse, les touches de fabrique de l’auteur, on comprend que le malheur n’a pas forcément d’explications, ni de raisons, ni de coupables.
Il nous rappelle aussi et surtout que nos sociétés modernes manquent de dialogue, de tolérance, d’écoute de l’autre, de compassion ; que ces valeurs restent fondamentales dans sa propre construction et dans ses relations humaines et sociales...
Et là-dessus, malheureusement, l’élection de Obama n’a rien changé.
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14.01.2012
Veuf – Jean-Louis Fournier
Chez Jean-Louis Fournier, « la dérision est le masque de la pudeur » écrit très joliment Jean-Louis Exine dans « le nouvel Observateur ». On avait déjà remarqué cela dans l’inoubliable « Où on va Papa » qui raconte l’histoire de ses deux enfants handicapés. Récompensé par le Prix Fémina, l’écriture nous arrachait des sourires et des larmes dans la même minute… Une pure merveille.
C’est la même chose avec « veuf » qui est tout simplement un magnifique témoignage d’amour à Sylvie, son épouse récemment disparue. Mais avec l’ami de Jacques Desproges, jamais de pathos, jamais de lamentation… toujours de la sensibilité, de la tendresse, de l’humour, un peu de cynisme parfois et énormément de délicatesse.
« Depuis que la rayonnante Sylvie s’est éteinte, il fait sombre dans la maison, je vis dans la pénombre. J’ai eu beau changer les ampoules, j’ai eu beau en mettre des plus puissantes avec plein de watts, il fait toujours aussi sombre »
D’abord, Jean-Louis Fournier évoque le manque et la solitude après ces 40 années partagées. Sans concessions et à travers de petites anecdotes, à travers certains lieux, les maisons, les voyages.. il nous fait partager le bonheur, cet état dont on se rend compte quand il s’en va.
Avouant ses fautes, ses faiblesses, ses défauts qui sont aussi ses qualités, Jean-Louis Fournier écrit à Sylvie « J’espère que mon livre va te plaire »…. Nous n’en avons aucun doute. C’est un livre en couleurs !
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Du domaine des murmures – Carole Martinez
Il se dit que Carole Martinez a raté de peu le Goncourt avec son magnifique roman « Du domaine des murmures ». Elle sera récompensée par le Goncourt des lycéens, ce qui, entre nous, redonne confiance en la jeunesse française.Je ne critiquerai pas ici le Goncourt tout court, « l’art français de la guerre », d’Alexis Jenni, car page 270 de cette œuvre qui en fait 631, j’ai décidé d’arrêter là le supplice, c’en était trop. On m’a fait remarqué que c’était con, et je l’admets volontiers, d’arrêter à ce niveau-là… Mais je risquais la mort d’ennui. Certes, je me fais un point d’honneur à lire le Goncourt chaque année, et c’est vrai qu’il y a des grands crus et des moins bons…Mais la lecture doit rester un plaisir.
Au contraire, l’histoire racontée par Carole Martinez est passionnante… Et pourtant j’ai longtemps hésité avant d’acheter le livre, rebuté un peu par les quelques lignes de la 4e de couverture, moi qui ne suis guère un passionné de l’époque médiévale, des légendes de ponts-levis, des guerres de croisade ou de preux chevalier, et ce sans doute au grand désarroi de mes professeurs d’histoire médiévale de la fac d’Arras (qui toutefois ne doivent pas trop se souvenir de moi !)
Pourtant, l’ambiance est donnée, dès la première page :
« Quelques glaives lumineux zèbrent d’or les sous bois comme les enluminures d’un vieux livre de conte »
Donc, nous sommes bien en 1187. Esclarmonde a 15 ans quand son père, seigneur du domaine des murmures, veut la marier à Lothaire. Le jour de ses noces, elle refuse la main du prétendant et demande à son père d’être emmurée vivante pour consacrer le restant de ses jours à Dieu.
« Entre le père céleste et le père géniteur, j’avais choisi de glorifier le premier aux dépens du deuxième »
Mais, le matin de son emmurement, un homme la viole. Craignant de se voir refuser l’internement par les autorités religieuses, elle ne dit rien de ce viol et commence sa vie de recluse. Sa relation avec l’extérieur est possible par le biais d’une petite fenêtre par laquelle elle reçoit nombre de personnes qui la considèrent comme une sainte, plus encore quand la vie dans la seigneurie ne s’éteint plus, plus encore quand elle donne « inexplicablement » naissance à un garçon !
Car dans ce tombeau, il se passe étonnement plein de choses et enfermée, Esclarmonde n’en est que plus lucide sur le monde dans lequel elle vit et les événements qui s’y passent. Dans ses quelques mètres carrés, on ressent sa douleur, notamment celle d’être séparée de son fils à partir du jour où il ne peut plus passer par la fenestrelle. On vit ses doutes face à l’amour de Lothaire, romantique après avoir été barbare. On a mal avec eux face à la vengeance terrible de son père…
« Désormais, il haïssait sa fille autant qu’il haïssait Dieu »
La formidable force de Carole Martinez est de nous tenir autant en haleine pendant plus de 200 pages avec une histoire qui se passe dans une cellule si réduite. Mais chaque virgule est un souffle d’Esclarmonde, la description des sentiments, des doutes, des espoirs, des peurs est une merveille absolue.
C’est un livre formidable qui évoque avec justesse et finesse la condition féminine et la liberté, et ce avec une vision très moderne, ce qui n’était pas la moindre des difficultés vu le traitement choisi. Bravo pour l’exercice !
14:34 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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